Pourquoi ce modèle économique n'existe pas ?


#1

Bonjour,

Je suis agacé de voir à quel point le logiciel libre est à la traîne dans certaines catégories d’applications.

<malife name=“Boris Paing” annee-de-naissance=“1990”>

Si mon souvenir est bon, j’ai utilisé :

  • Linux de 2005 à 2011, par idéologie et teenage angst
  • Windows de 2011 à 2018, pour des raisons pratiques (jeux vidéos avec mes amis d’abord, puis pour avoir la même interface que mes clients, puis pour pouvoir utiliser la suite Adobe)

Je viens finalement de repasser sous Linux, parce que trop saoulé par les MàJ Windows qui me font perdre des journées entières de travail.

Je suis très heureux d’être à nouveaux sous Linux, mais j’avoue que ça a été un pas difficile, car devoir se séparer de Adobe Premiere et After Effects…

Quand j’étais jeune et idéaliste, j’espérais et je croyais vraiment que le libre et GNU/Linux allaient prendre une vraie ampleur. 13 ans plus tard, j’avoue que je suis un peu déçu :frowning:

</malife>

Bref, avec le temps j’ai compris une chose : il n’y a que 24 heures dans une journée, et il y a à mon avis peu de développeurs près à se farcir une deuxième journée de travail. Bonjour le diabète, à rester assis 16h par jour…

Mais pourquoi on ne peut pas payer des développeurs à faire du logiciel libre ? J’ai relu la page 21 du PDF de 2007 de l’April sur les modèles économiques du logiciel libre, mais aucun de ces modèles ne me semble réellement approprié à du logiciel développé pour des particuliers.

Je me demande donc pourquoi il n’y a de meilleur modèle économique pour le logiciel libre. Le don, c’est cool, mais c’est pas une incitation très forte. Moi-même, j’ai très peu donné dans ma vie. J’ai donné une fois 30€ à un chansonnier dont j’adore les textes et qui publiait ses musiques sous licences CC, et quelques fois à des clochards dans la rue, mais à part ça…

Bon, je suis pas Crésus pour l’instant, loin de là, mais je peux certainement, un ou deux mois dans l’année, rogner sur un kebab pour filer 9€ à un projet que j’aime (oui, 9€ le kebab, je prends des assiettes).

Mais j’avoue que je ne saurais pas du tout à quel projet donner. À vrai dire, tant qu’à faire de donner de l’argent à une cause, je préfère la donner à une association qui aide les sans-abris.

Et puis, pourquoi ce serait moi qui filerait ma thune (donc mon temps de vie) pour un truc qui va profiter à tout le monde ? Oui, on est vraiment dans de l’Économie pure et dure là : le “passager clandestin”, tout ça…

Je peux vous paraître égoïste mais, de mon point de vue, j’aime juste la justice.

D’ailleurs, je trouverais ça logique que les développeurs de LL, qui apportent de la valeur à… l’humanité toute entière(!), soient justement rétribués pour ça.

Alors je me demande :

Pourquoi n’ai-je jamais vu un bon système d’incentive dans le logiciel libre ?
Pourquoi on n’a pas un bon système de financement participatif ? Genre un truc avec une petite incitation sous forme de récompense, comme sur Kickstarter ou autre ?

Ne pourrait-on pas imaginer que, sur un projet, il y ait un système qui permettrait de voter pour une fonctionnalité particulière, en la finançant ?

Un truc qui ressemblerait à ça :

Une fois la fonctionnalité financée, elle serait développée, puis publiée.

Voire : elle peut être développée à l’avance, mais publiée seulement lorsque le montant requis est atteint.

J’ai l’impression que ce système aurait beaucoup d’avantages : ce serait une grande aide pour les développeurs, qui pourraient prioriser très facilement les fonctionnalités à développer en premier. Du point de vue de l’amélioration du “produit” (oui, bon, le logiciel est un “service”), c’est mieux qu’un focus group ou un sondage auprès des clients ! (vu qu’ici les gens sont prêts à dépenser de l’argent tellement ils sont engagés dans leurs opinions sur ce qu’ils veulent pour l’avenir du logiciel).

En somme ce serait, non pas un “bug bounty”, mais plutôt un feature bounty (ok ça doit probablement vouloir rien dire, puisque “bounty” c’est le terme utilisé pour les récompenses qu’on offre aux chasseurs de prime il me semble).

Il me semblait qu’à une époque il existait un système similaire chez Ubuntu ou Canonical, un système où on pouvait payer quelqu’un pour résoudre un bug dans un logiciel, mais ça me semble avoir disparu, sous cette forme là en tous cas.

Autre incentive :

Au démarrage, le logiciel tire une fonctionnalité au hasard, et fait apparaître une liste des personnes (ou compagnies) qui ont contribué à son financement :

http://uploads.borispaing.fr/modeles-economiques-LL/splashscreen-tiny.png

Ça permettrait par la même occasion de revaloriser aussi le travail des développeurs en permettant aux gens de prendre conscience que ce logiciel, qu’ils peuvent utiliser gratuitement, représente des milliers d’heures de travail, donc des dizaines de milliers d’euros. Cette prise de conscience les inciterait peut-être un peu plus à réciproquer.

La taille des noms dans le nuage serait pondérée (de façon non linéaire bien-sûr) à hauteur des contributions.

On pourrait même imaginer que les amis d’un contributeur voient son nom s’afficher au démarrage du logiciel :

http://uploads.borispaing.fr/modeles-economiques-LL/splashscreen-2-tiny.png
(lol la double faute de frappe qui pique les yeux à la fin :laughing:)

pas mal pour automatiser le fait de se la péter auprès de ses amis :

  1. en mode “moi je suis le papa, je t’offre des trucs”
  2. en mode “t’as vu la classe mon nom est à côté de celui des grands de ce monde”

Pour rester dans cette idée de se la péter, on pourrait aussi imaginer que les contributeurs auraient les dernières version du logiciel un peu avant les autres, même ne serait-ce qu’un jour, juste suffisamment longtemps pour pouvoir dire à ses potes “t’as vu le dernier SuperVideoSoftware ? il déchiiire !”

Bref, voilà. j’ai l’impression que ce genre de fonctionnement n’existe pas et j’aimerais bien comprendre pourquoi.

Quelqu’un pourrait-il éclairer ma lanterne ?

Merci d’avance :slight_smile:

Boris


#2

Bonjour Boris.

Il te semble mal, ce type de fonctionnement existe bien. Le fait de payer pour voir développer une fonctionnalité dans un logiciel libre existe depuis longtemps.

Après je te l’accorde, il n’y a pas de centralisation, chaque projet est indépendant et communique différemment. Mais pour te donner un exemple chez nous à Frama, l’extension MyPads (pour Etherpad), apportant des fonctionnalités très attendues, a été possible grâce à une campagne de financement collaboratif, où les gens intéressés ont donné. Pareils pour Peertube, qui lors de sa campagne de financement collaboratif proposait plusieurs fonctionnalités selon la somme récoltée.

Je sais que ça se fait chez Nextcloud, les entreprises intéressées par certaines fonctions payent pour les voir développées plus rapidement et/ou en priorité.

Et toujours selon le projet, le nom des personnes ayant payé peut apparaître dans le logiciel, ou bien elle peuvent recevoir un “truc spécial”, etc.


#3

@yoastral > Merci pour ta réponse intéressante.

J’ai déjà vu, je crois, des noms de contributeurs dans un logiciel, mais alors bien caché dans la section “À propos” d’un sous-menu “?”

Quant au financement par fonctionnalité : j’entendais qu’il me semblait avoir disparu sur le site de Canonical/Ubuntu, mais les restrictions liées à ma réinscription au forum font que j’ai dû supprimer le lien sur “sous cette forme là en tous cas”. D’ailleurs après re-recherche, il semble qu’il y ait toujours quelque chose ici.

Du coup pourquoi le financement participatif ne me semble pas percer dans le logiciel libre ? En regardant sur Kickstarter par exemple je ne vois pas beaucoup de projets. Est-ce parce que ça ne marche pas si bien que je l’imagine ou parce qu’il y a des obstacles, par exemple organisationnels, genre du point de vue de la gestion de projet ou d’équipe ?


#4

Je pense que la plupart des sociétés (comprendre entreprises) qui font du logiciel libre ont adopté d’autres moyens de rémunération, comme le support, l’hébergement, etc. et n’ont donc pas besoin de recourir au don ou financement participatif.

Et pour les projets plus “petits”, je pense qu’on peut trouver tout un tas de raisons, potentiellement cumulables pour expliquer le peu de recours au crowdfunding :

  • Pas de temps pour le mettre en place,
  • Pas à l’aise avec l’idée de demander aussi explicitement de l’argent,
  • Pas envie d’être “engagé” suite au crowdfunding (cad devoir livrer ce qui a été promis)
  • Pas au point sur les questions juridiques et financières (est-ce qu’il faut déclarer la somme obtenue via le crowdfunding, est-ce qu’il est nécessaire d’avoir une structure juridique pour commencer un crowdfunding, etc.)
  • Pas envie de changer d’échelle : préfère continuer à développer, faire évoluer le logiciel à son rythme, dans son coin,
  • Pas les compétences en communication et animation de communauté,
  • Pas envie de monter un crowdfunding et de le voir échouer : peur de l’échec,
  • etc.

Bref, un crowdfunding, ce n’est vraiment pas une solution de facilité, je pense que les personnes de Framasoft qui ont été impliquées dans celui de PeerTube abonderont sûrement dans ce sens.

Et concernant un financement par fonctionnalité comme celui que tu montres en capture plus haut, je pense que je peux faire une liste au moins aussi longue : où trouver le temps de développer cette plateforme, comment gérer les dons / prélèvement, les déclarer, les distribuer si plusieurs développeurs, etc. etc.

(et ça devient encore plus compliqué si on envisage des développeurs “externes” à l’équipe permanente, par exemple des “mercenaires” du code :wink:


#5

La question est intéressante, je reprends ton graphe de “features bounty” :
en lisant l’impact que tu donnes, je vois 5 € donne 1%. C’est pas mal, c’est clair et tout, mais en y réfléchissant un peu plus : ça fait 100% => 500 €
Et ça, c’est juste pour une journée de boulot en fait, alors peut-être que “l’interface aux couleurs sombres” sera rapide à faire, mais peut-être pas. Et donc, les devs ne peuvent pas “vivre” de leur logiciel libre, et donc, on retombe sur ce que dit @Gavy juste au-dessus : Des modèles existent, mais ils demandent souvent du boulot de mise en place en plus du reste…


#6

Bonjour,
https://www.bountysource.com propose exactement ce que tu proposes. Je ne sais pas ce que ça vaux, mais les montants peuvent être importants.


#7

j’ai un projet dormant qui va dans ce sens également :
https://contribulibre.frama.io/


Et un pdf détaillant le projet :

Et un plus actif, orienté soutient régulier en monnaie libre :

Que je présenterai plus en détail en conférence dans 2 semaines :

Enfin, il y a aussi des plateforme de don récurant comme liberapay ou opencollective :

https://opencollective.com/monnaie-libre/

Grosse différence avec du crowdfunding ou du featurebounty pour ces derniers cas :
il s’agit de soutiens au travail fait et en cours plutôt que de pré-paiement sur des promesses qui mette facilement en prote à faux le jour ou les développeur se rendent compte qu’elle ne sont pas tenable dans les conditions initialement prévu.

Sa change pas mal le rapport au travail :

  • dans un cas, le développeur est subordonné au financeurs et est coupable s’il ne lit pas correctement le futur pour prédire ce qu’il sera capable de faire pour un budget donné.
  • dans l’autre il fait, et se sent plus ou moins soutenu pour ce qu’il fait, selon sa priorisation et sa notoriété.

Enfin, rien n’empêche d’impliquer les financeur dans la priorisation si tout le monde est partant pour cette approche. Les Kanban participatif ne manque pas, y compris chez framasoft avec framboard ou framagit.